
Saint Bruno, je pense encore à toi. je croyais décemment que le souvenir pourtant vivace s’estomperait progressivement à mesure que le temps passerait. Pourtant, force est de constater que plusieurs années plus tard, c’est toujours vers cette peinture que je reviens, figure chérie, objet de pèlerinages presque dévots. N’y voyez pas les traces d’une idolâtrie infortune, il n’en est rien. Si je suis poussée vers le tableau et ce visage en pleine adoration c’est parce que, pour une raison inconnue, chaque fois le sublime devient enfin perceptible. Il y a dans tout cela l’émanation d’une foi puissante et transcendantale telle qu’elle agit chez nous comme par un étrange effet d’écho. Dans la contemplation naît la réminiscence de cette prière muette dont on essaie en vain de nous souvenir mais qui nous échappe malgré tout, le sentiment est similaire à celui du réveil où, les yeux engourdis nous nous échinons à nous rappeler en vain un songe. On en a l’intuition, il nous reste des traces inconscientes de ce rêve pourtant sa connaissance n’est pas portée à notre intelligence. Voilà l’état dans lequel je me trouvais la première fois que je découvris St Bruno en prière dans le désert, et chaque fois ensuite que je l’ai revu.
Néanmoins, elle reste la peinture oubliée, celle dont on ne parle jamais, devant laquelle les visiteur.se.s ne s’arrêtent pas. Je dois au moins cela au peintre, parler de son œuvre, parce qu’il a gratifié le monde d’un tableau dont l’importance artistique n’est rien comparé à sa valeur spirituelle. Si, comme le théorisait Thérèse d’Avila, l’âme est un château au centre duquel se trouve la pièce principale où Dieu se trouve et commerce directement avec l’âme, alors cette peinture est le seuil superbe qu’on traverse en extase pour goûter enfin au divin.
Que cherche Nicolas Mignard lorsqu’il peint son Saint Bruno en 1638 ? Le Saint catholique fondateur de l’ordre des Chartreux ( XI e siècle ) apparaît dans toutes les œuvres qui le représentent dans sa piété et sa sainteté, dans son habit blanc, le plus souvent les mains jointes en une prière perpétuelle, portant la tonsure et le crucifix. Fuyant les lourdes charges épiscopales qui pourraient lui être attribuées et préférant aux richesses des hommes l’amour de Dieu, il se rend au massif de la grande Chartreuse avec six compagnons. Là, ils y trouvent la solitude des ermites et une vie loin du monde vain hors duquel ils peuvent adorer Dieu. Quel est donc ce désert dans lequel le peintre peint le saint dans son Saint Bruno en prière dans le désert ? Agenouillé une position d’adoration, le capuchon rabattu et le visage levé vers le ciel et un rayon de lumière il est représenté sur une terre hostile, du moins rude, derrière lui nous pouvons voir ses six compagnons en des positions diverses ( prostré en prière, les mains jointes, remontant le chemin) et devant lui à moitié caché par les ombres, se fondant dans le décor de par sa couleur, un crâne. Le désert, c’est celui du massif, désert spirituel plutôt que physique qui se rapproche de celui que les sept compagnons désiraient, propre au recueillement et à la contemplation.
Comment Mignard en représentant le saint montre t-il l’idéal de la sainteté, sa plus pure expression dans une œuvre où la plasticité est un support insuffisant pour représenter cette idée ?
Le peintre crée un environnement propice à la mise en lumière de son sujet puisqu’il oriente le regard du spectateur en donnant à son tableau une impulsion. En effet, les différents coins du tableaux sont peints dans les teintes d’un brun sombre jouant ainsi le rôle de repoussoir du regard. Celui-ci est alors dirigé vers le centre du tableau. Au centre donc, la bure blanche du chartreux. Le drapé de l’habit crée un autre mouvement , dirigeant à son tour le regard vers le visage levé du Saint. C’est lui que le peintre met en valeur puisque toutes les lignes de fuite du tableau se rejoignent au point de fuite que le peintre fait correspondre au visage du saint. Les lignes directrices de regard dans le tableau sont : celle du drapé, les lignes de la roche qui partent des coins supérieurs droits et gauches descendant vers le moine, les raies de lumière qui apparaissent dans la fissure de la roche dans le côté supérieur gauche du tableau et qui tombe sur le visage du saint, la ligne de regard du chien peint dans le côté inférieur droit, la gueule tendue vers saint Bruno, la ligne les arbres. Tout est construit de manière à diriger le spectateur vers ce visage.
La construction tripartite du tableau permet aussi la mise en relief de ce personnage singulier. La peinture est en effet constituée à la manière d’un triptyque avec un panneau central et de deux autres parties de part et d’autre du centre. Le centre est comme nous l’avons vu le corps du saint agenouillé. Les trois parties sont rendues distinctes par les choix de couleurs du peintre mais aussi les fonds et décors. On retrouve successivement et de gauche à droite : un cadre fait de roche au travers duquel le spectateur voit une partie du massif de la Chartreuse ainsi que quatre frère, le chien bien que hors de ce cadre artificiel rentre dans cette première partie, il est lui posé sur le même plan que le saint mais en retrait sur la gauche avant la ligne dure qui séquence et articule les deux premières parties. Quant au centre, il est constitué d’un fond sombre, dénué de nature devant lequel se trouve le saint fondateur catholique et enfin la troisième partie qui est construite à l’instar de la première soit dans un cadre artificiel ( cadre fait de roche) au travers duquel nous pouvons voir une suite de nature ainsi que les deux derniers compagnons en arrière plan. La singularité du protagoniste tient en cela qu’il est le seul représenté isolé ( les autres vont par groupe ou par deux), il est le seul peint à visage découvert puisque tous les autres portent le capuchon. Le jeu des couleurs même le distingue des autres, bien que tous portent en idée la même bure, celle de Saint Bruno apparaît comme plus blanche quant celles des autres, fondus dans le décors en portent parfois les teintes. L’isolation du personnage central se fait donc par sont isolation spatiale, les roches font derrière lui comme une barrière qui le distingue des autres, le fond sobre et la volonté du peintre de ne pas surcharger cette partie centrale, de ne pas la charger même puisqu’il n’y a que lui. Sa singularité outre la construction même du tableau est une distinction divine avec notamment les rayons qui tombent directement sur lui et viennent le mettre en lumière comme pour souligner sa sainteté et sa pureté.
On retrouve dans cette peinture les thèmes principaux de l’ordre catholique : le silence puisque les moines n’interagissent pas entre eux, les prières se font individuellement, l’observance, la solitude ( trait principal de l’ordre) on le voit ici avec le figure emblématique du tableau mais aussi dans les rapports qu’entretiennent les autres compagnons entre eux en arrière plan c’est-à-dire en perpétuel silence, cheminant ensemble mais avec une certaines forme de distance spatiale entre eux aussi révélatrice de cette solitude qu’ils recherchent, l’austérité ; austérité de la composition chromatique d’une part avec peu de couleurs vives, la seule qui fasse vraiment éclat est le blanc de l’habit repris pour la gueule du chien et de l’autre la description picturale d’une nature dépouillée et sauvage peu encline à l’abondance, la transcendance qui passe majoritairement par les positions dévotes des personnages et celle en particuliers d’adoration de St Bruno , l’éloignement du monde, de sa vanité ainsi que le dépouillement qui va de paire.
Il y a dans la peinture deux figures particulières, pas humaines mais pourtant appelant à la vie : celle du chien et celle du crâne. Le chien en peinture est symbole de fidélité et de loyauté mais sa présence ici semble plus encline à souligner et affirmer la position du Saint qui n’aurait pu l’être avec une autre figure humaine. Sa présence souligne aussi les liens hiérarchiques qui régissent le tableau : le chien contemplant le saint, le saint contemplant la lumière divine . Quant à la présence du crâne elle peut trouver son explication dans la locution memento mori (souviens toi que tu vas mourir) rappelant ainsi que la chair est éphémère, et rappelle aux intervenants leur condition de simples mortels.Le protagoniste lui se détourne de cette image terrestre et immanente, triviale même de par son positionnement au sein de la peinture et sa représentation : sur le sol à demi happé par les ombres comme s’il avait roulé hasardeusement jusque là. Saint Bruno s’en détourne donc, le visage tendu dans l’exacte opposée vers le coin supérieur gauche d’où provient la lumière alors que le crâne est dans le inférieur droit. On peut percevoir cette position comme étant celle immanente à l’ordre des Chartreux : la négation de la chair au profit de la transcendance de la vérité divine.
Mignard représente l’intériorité de son sujet, sa ferveur religieuse et tant qu’idéal. L’idée est sublimée par l’ordre et l’harmonie qui se dégagent de la composition. Peut-on parler de beauté d’objective ? Sa qualité ne tient pas tant au sujet en tant que tel mais au sujet mis en chair puisque « L’art représente ce qui est le plus élevé de façon sensible » (Esthétique, le Livre de Poche, Paris, 2001, trad. C. Bénard, introduction, p.58, Hegel). C’est la raison pour laquelle l’accent est mis sur l’expression du visage et sur son regard pour capter l’intériorité du personnage. Peut-on considérer ce tableau comme l’expression de cultures particulières ou de l’esprit humain en général ? Qu’est-ce qui, immanent au tableau, renvoie au spectateur sa ferveur religieuse, sa pure dévotion ? Nous parlions plus haut d’ordre et d’harmonie, la structure du tableau correspond à ces deux choses, symétrie, forme du visage, pureté des traits, aucune marque de tourment mais position explicite. Comme si c’était par le mouvement du corps, par sa simple mise en scène que pouvait se faire voir l’idée du moins le mieux dans une version sensible. Les dimensions même de l’huile sur toile (220 x 144.5 cm)invitent le spectateur à se placer dans la position contemplatrice et ainsi créer une forme de filiation entre les deux corps, le réel et le représenté. Le second de par sa taille, de par sa composition impose une position particulière au premier, celle de st Bruno. Le spectateur se retrouve donc comme par symétrie dans la même position que celui qu’il observe comme le chien avec St Bruno ou St Bruno avec la lumière. La vérité se révèle ici de façon directe (dépouillement, isolation du sujet), ce n’est d’ailleurs pas l’individu en tant que saint que Mignard peint ici, celui-ci ne semble être plus que le médiateur, le réceptacle du sublime. Médiateur entre l’idée et le spectateur déchiré entre plusieurs espaces : les deux principaux (le réel et le fictif). L’espace fictif est lui fragmenté, espace du dehors, de l’arrière-plan, celui du premier (de la grotte ou ce qui semble l’être) et l’espace non pas fictif mais évoqué par Mignard soit l’espace Divin auquel on accède par le cheminement orchestré du regard ( et encore une fois c’est par le regard qu’un lien se tisse avec St Bruno, lien qui nous place dans la position de contemplation).
Tous les éléments constitutifs du tableau mettent en lumière la ferveur et l’adoration. C’est à ces deux-là que Mignard essaie de donner corps, de faire, par la forme entrer dans le monde sensible pour nous en faire ressentir la force. Toutefois le support , l’image est insuffisante à la pleine réalisation de l’idée surtout en lien avec la limitation due au sensible. Mais l’art, et ce tableau en est l’exemple, se révèle être un point culminant d’expression en raison de sa capacité à ordonner pour mieux montrer la vérité.